Ce soir, je vais perdre votre estime. Ou tout du moins achever le peu de respect que vous auriez pu
avoir envers moi. Car ce soir, je vais plaider coupable du plus grand des crimes! Je vais aller à l'encontre de ce que je suis. Je vais renier mes propos, je vais faire l'homme politique... Je
vais raconter ma vie dans un blog. "Pendez-le! Salaud!" Mais! Chers bourreaux qui lisent ces mots, accordez-moi le privilège de commettre le crime dont on m'accuse! Voici les dernières paroles
d'un condamné: je vais vous raconter une anecdote, une rencontre. Usuellement, je répugne à déballer ma vie sur ce genre d'espace. Mais dans ce cas bien précis, mesdames et messieurs les jurés!
On me trouvera, peut-être, des circonstances atténuantes...
Je plante le décor: Un arrêt d'autobus, devant le club de sport d'une ville où il fait froid. Alors que je sors de
ce club, les cheveux mouillés par la douche(détail important!) je me dirige machinalement vers l'arrêt d'autobus pour y attendre mon carrosse: Une clio III conduite par un proche qui devrait me
reconduire a casa. Or, l'abribus sus-nommé se trouve être habité par une population autochtone des plus exotiques: Cheveux courts sous une casquette Lacoste, survét' de la même marque, air
patibulaire travaillé devant le miroir. Ils sont 4 ou 5, pas des gens très recommandables en somme. Dans ce genre de cas, il n'y a pas à hésiter: Ils sont plus que toi, ils n'ont rien à
perdre, ils sont bourrés, tu gardes profil bas. J'attends quelques mètres plus loin, je ne sors ni mon portable, ni mon lecteur mp3. Et je range ma montre dans la poche intérieur de ma veste.
J'attends. Ils me parlent, merde. Ils m'interpellent, je ne réponds pas. Il y en a un du lot qui s'approche de moi, et me voila au pied du mur. Je ne peux plus l'ignorer.
-Hé garçon, c'est quoi ton sac?
Drôle de façon d'entamer une baston... Soutiens son regard, si tu baisses les yeux, c'est fini. Restes sur tes gardes... Mais il n'y a pas non plus lieu d'être désagréable.
-C'est une housse... Pour y ranger des fleuret, c'est pour l'escrime, j'en fais ici.
-Ah ouais? T'en fais là? Et y'en a dedans des...
-Des fleurets, c'est comme une épée. Non je les ai laissé au club.
Ses potes rappliquent. Génial. Plus on est de fous...
-Nan arrête tu fais pas de l'escrime tes cheveux sont mouillés t'es allé à la piscine ouais!
Je ris, tout simplement. Ca m'a fait marrer, c'était dit sur un ton naïf. Je me détends, je lui montre
la salle. Les autres ont l'air... On ne va pas dire "intéressés"... Disons qu'ils ne pensaient pas trop à me casser la gueule. On continue de parler, de choses et d'autres. Le film
Destination Finale par exemple. La tension se relâche, pour un temps. Je reste vigilant, combien de temps avant que l'un d'entre eux ne me demande si je peux lui prêter mon manteau? Mon
"taxi" sera là d'une minute à l'autre. Il faut gagner du temps. Un peu d'audace! J'ai une idée, c'est quitte ou double: je leur parle politique.
-Vous habitez dans Hénin-beaumont?
-Ouais, pourquoi?
-Vous êtes majeur non? Vous avez 18ans?
-Moi j'ai 17, lui 19, l'autre là bas 18 et lui 44.
-Il faut voter cette année, c'est important pour une fois!
-T'as crus toi? On s'en fout!
Ma faute. Je suis trop con, pourquoi je leur sors ce genre de discours? Le vote, ça ne leur parle pas. La citoyenneté, pour eux, ce ne sont que des cours qui
remontent au collège. Ils ne savent même pas ce que "démocratie" signifie. Il ne faut pas leur parler de concepts, mais de concret.
-Mais non, il faut. Vous savez qui veut être maire ici? Marine le Pen, la fille de Jean-Marie le Pen.
-Ouais je le connais lui c'est un bâtard!(Parfois les analyses politiques les plus pertinentes viennent de là où on ne s'y attend
pas.)
-Ouais mais tu sais pourquoi faut pas voter pour elle?
Un blanc... Ils la haïssent, mais ils ne
savent pas pourquoi.
-Bon, déjà, elle est raciste. Les beurs vont pas pouvoir sortir de chez eux sans être
contrôlés par les flics si elle gagne.
-Ils le font déjà...
-Euh... Enfin y’a pire! Vous faites parti d'une association? Vous faites du sport ou autre chose?
-Ouais moi, mes frères aussi. On fait du foot.
-Tu vois Marine elle fait parti du "front national". On dit le FN. C'est un parti politique. Euh... Ca veut dire une bande de trous du cul qui pensent comme elle. Bon, et à chaque fois qu'un mec
du Front National devient maire d'une ville, il arrête de donner de l'argent aux assoces pour avoir plus de flics dans sa ville.
-Putain! Sérieux? J'savais pas! Meeerde. Ben alors dans les villes comme ça ils ne font plus de foot??
-Pas forcément, mais c'est parce que c'est dans les villes du sud qu'il y a beaucoup de maires du FN. Et dans le Sud ils ont assez d'argent pour que les assoces survivent. Mais dans une ville
pauvre comme Hénin-Beaumont ça marchera pas.
Je continue comme ça pendant 5 minutes. Je leur parle des dérives du FN, de son coté xénophobe. Je leur
parle des grands rappeurs qui se sont opposé à Jean-Marie Le Pen. Et enfin je leur explique que ce sont eux qui peuvent empêcher cela. Je leur explique ce que le mot "Démocratie" signifie, que
pour une fois ce sont eux qui on le pouvoir. Et pas tous ces "menteurs en costards qui ne font que des promesses". Ils écoutent. Forcément, ça devait être la première fois qu'on leur parle comme
ça: Sans les prendre pour des merdes et surtout en leur montrant qu'ils sont important. Ce n'est même pas de la valorisation à mes yeux, c'est juste leur expliquer la place qu'ils peuvent avoir.
Ils comprennent. Alors, pendant un instant, j'ai eu honte. On ne parle pas exactement le même langage, on n'écoute pas la même musique et on ne lit pas les mêmes magazines. Mais rien de tout cela
n'excuse mon sentiment premier: cette tendance à les exclure, à ne pas me mélanger à eux. Nos différences n'excusent en rien mon comportement, mais ma peur l'explique.
Alors pourquoi? Pourquoi suis-je le premier à leur parler de ça? Et ce mouvement de recul au moment où
je les ai vu, ne vient-il pas de mes préjugés? Qu'est-ce qui peut provoquer un tel sentiment de méfiance vis-à-vis de ce "type" de personnes? Qu'est-ce qui peut mener à l'exclusion sociale de
tout une catégorie de population? Image, comportement, dédain, prétention, peur, lâcheté et cetera... Mais je parle encore de moi. Stop, parlons d'eux.
Bien sur, nos préjugés ne viennent pas du néant. Ils viennent de TF1. Entre autre... Ils viennent des
chiffres aussi: Ceux de la délinquance. De l'actualité: Les émeutes de 2005, celles de novembre dernier. Des labels "Produit de Banlieue"; "Bad boy"; "Wech regarde je montre les dents j'suis un
méchant". Ceux-la même qui confèrent à n'importe quel rappeur médiocre une espèce de légitimité qui le fera figurer en haut des charts.(Phénomène d'autant plus efficace lorsque ledit rappeur n'a
jamais mis les pieds dans une cité et qu'il passe ses nuits dans les quartiers bobos de la capitale). Du racisme aussi, de cet amalgame, terrible! Celui qui est fait entre l'immigration et les
problèmes de banlieue. (Amalgame que notre monarque Sarko fait et refait. cf interview à l'Elysée de Décembre dernier) Tout ce qui vient d'être cité est une partie du problème. Car problème il y
a, personne ne peut le nier. Et c'est maintenant qu'il faut réfléchir. C'est maintenant qu'il faut cracher sur nos préjugés et nous interroger: Pourquoi?
Qu'est-ce qu'un Wech? Pour faire simple: Casquette, survet', langage étrange, manque de respect revendiqué pour tout, échec scolaire. Ce qui me choque c'est qu'ils savent
que ces choix les excluent de la société. Et que cela ne fait que les conforter dans leur attitude. Comment expliquer cette mise à l'index volontaire? Le coupable en image:
Et là, il y a tant de choses à dire. A commencer par l'état de ce qu'on appelle les "quartiers d'habitat sociaux", comprenez les ghettos. Des piaules délabrés,
vétustes, dans un cadre immonde: les tours. Conçues comme des "solutions provisoires" dans les années 70, ces logements sociaux se sont provisoirement éternisés et, les générations se succédant,
ont dépérit. Ils abritent aujourd'hui 12 millions de Français. Je n'insisterai pas plus sur ce point. Je n'ai pas vécu dans une citée HLM et n'ai mis les pieds dans aucune d'elles. Et je
considère que je n'ai pas à parler de ce que je ne connais pas. Malgré cela, je viens d'une primaire classée ZEP (Zone d'Education Prioritaire) et le bus que je prends chaque matin est rempli de
"Bac Technologique" et d'autres filière majoritairement "choisies" par la "France d'en bas" (J'ai horreur de ce terme...). Parfois, le dialogue se noue. C'est pourquoi je me permets de vous
parler ici d'un problème dont j'ai pu mesurer l'étendue: L'accès à la culture.
Je suis persuadé d'une chose: si un homme ne peut mettre de mots sur sa rage, alors il devient fou, cela
s'applique à tous. Et "mettre des mots sur sa rage" implique une culture, même basique. De ce point de vue, l'état, et en particuliers l'éducation nationale, a échoué. On a laissé se créer des
générations entières de sous-cultivés, de jeunes qui ne peuvent comprendre notre monde, car ils n'en ont pas les clés. Fait révélateur: c'est dans les banlieues que la majorité des enseignants du
secondaire vivent leurs premières affectations. Un paradoxe à la française: là où il faut de l'expérience, on envoie des jeunots. Le résultat ne pouvait être que catastrophique. Et ne parlons
même pas de bibliothèques dans les cités... C'est ainsi qu'on observe une catégorie sociale entièrement déconnectée du pays dans lequel elle vit. Et un gouvernement incapable de les comprendre et
de s'adapter. Un exemple: 2005, émeutes dans les banlieues. Au plus fort des violences, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur et accessoirement attiseur de violences, annonce du haut de
son arrogance et de son mépris affiché une mesure ayant pour but le retour au calme: désormais les émeutiers sont passibles d'une comparution à la cour d'Assise... Mais bordel ils ne savent
même pas ce qu'est la cour d'Assise! Comment peut-on penser que cela les dissuadera de brûler des bagnoles??
Pour résumer je pense que les jeunes de cités ont la rage, que cette rage est justifiée. Et qu'ils n'ont
pas le bagage culturel nécessaire pour exprimer cette rage autrement que par la violence et par l'auto exclusion. Vous connaissez ce cliché? "Le rap m'a sortit de la rue". Il n'est en fait pas si
ridicule que ça. Les rappeurs sont des créatifs qui utilisent des mots, ce faisant ils réussissent à exprimer tout ce qui les enrage. Et renient la violence (sauf lorsqu'elle est utile à leur
image).
Je ne chercherai jamais d'excuses à ceux qui sont responsable de tout ces maux, je veux juste expliquer
ce qui les a engendré. Et vous faire comprendre que les responsables ne portent pas tous des survét' Lacoste mais parfois des costumes italiens hors-de-prix.
Alors c'est bien beau de critiquer, de faire un constat. Mais cela est inutile si on ne propose rien à la place. Voici donc, en avant-première, mes solutions pour régler le problème des banlieues
difficiles(rien que ça...):
1) Mettre le paquet dans l'éducation. Débloquer des fonds, afin de pouvoir, à court terme, rétablir le niveau scolaire dans les cités et, à long terme, exploiter au maximum les ressources
humaines, trop longtemps gâchées, qui vivent en HLM.
2) Favoriser l'accession à la culture. A coup de bibliothèques et de vulgarisation littéraire. Je rêve d'une télévision où passent des programmes culturels diffusés à des heures accessibles et
surtout s'adressant à la jeunesse: pas de bobos grisonnants en chemise mauve qui affiche toute leur arrogance et leur inutilité latente (BHL est un bon exemple), mais plutôt des jeunes motivés
qui expliquent dans un langage simple et avec des références populaires toute la beauté de la culture française.
3) Revaloriser ces jeunes: leur expliquer que oui, ils ont leur place dans notre société. Et qu'ils sont importants. Je sais bien que malgré les deux premières mesures, tout les wechs de France
ne tenteront pas Science Po: il faut arrêter de dénigrer les métiers manuels, ceux du bâtiments, etc...
4) Adopter un discours politique adapté. Lorsqu'il y a des troubles, ne pas faire monter au créneau Michelle Alliot Marie (actuelle ministre de l'intérieur, cette fille est l'incarnation même de
la "bourgeoise mal baisée", il ne lui manque plus que la pancarte "Je n'ai jamais eu d'orgasme de ma vie" autour du cou), mais quelqu'un qui va être écouté.
5) De la fermeté. Et oui, malgré toutes ces belles paroles, on ne parle pas d'anges. Notre système judiciaire est beaucoup trop laxiste envers la délinquance, et ils le savent! Si la loi ne leur
fait pas peur, c'est simplement parce qu'ils savent que s’ils sont assez malin, elle ne s'appliquera pas à eux. Un exemple? Avant 18ans, nous sommes intouchables, un délinquant mineur n'aura
aucun soucis juridique, ce qui ne l'incite pas à se ranger. Malgré tout, il faut une fermeté adaptée: pas d'amendes exorbitantes. Ils n'ont même pas de quoi payer le loyer, et il faudrait les
foutre un peu plus dans la merde? Selon moi les amendes, en accentuant le besoin d'argent, incitent le délinquant à récidiver afin d'obtenir rapidement de quoi payer sa dette. Ce que je
préconise, ce sont des peines de prison ferme. Encore une fois des peines adaptés: un emprisonnement court, voire très court, de une semaine à un mois, pas plus. Le but étant la prise de
conscience: dans notre beau pays des droits de l'homme, les prisons font partie des pires au monde. Un court séjour en taule ne tuera pas le délinquant, mais lui fera prendre conscience de
l'enfer qui l'attend s'il s'obstine dans l'illégalité. Bien entendu, cette sévérité s'appliquerait à tous: En taule les fils-à-papa chopés sous acide!
Pour finir avec mon histoire, parce que c'est de là que tout a commencé, la Clio III est arrivée. Je leur
ai dit au revoir, ils m'ont très poliment souhaité une bonne soirée. Et, alors que je chargeai mon sac dans le coffre de la voiture, un passant aux cheveux longs et à la barbe blanche passa
devant eux:
-Hé bâtard elle est où toute la drogue que je t'ai commandé à Noël ?!?
Il lui faudra pas mal de
reconnaissance, à celui-là...